AU SECOURS ! VOLTAIRE
Par Michel Delon
Emblème de toutes les luttes contre l'intolérance, Voltaire demeure un allié précieux. En 1994, on célèbre le tricentenaire de sa naissance.
Voir dossier Les enjeux de la tolérance, n° 363, mars 1998

Magazine littéraire n° 324, septembre 1994

 Le bicentenaire de la mort de Voltaire en 1978 avait été compassé : il mêlait dans la commémoration Rousseau et Voltaire, mais estimait confusément l'écologisme de Jean-Jacques plus conforme que l'esprit de Voltaire à l'air encore soixante-huitard du temps. Les intégristes de tout poil, les extrémistes de toute obédience se sont chargés de rendre au tricentenaire de sa naissance son lustre et sa nécessité. Dans de récentes manifestations, on a vu des pancartes : "Au secours Voltaire !" Faut-il donc se réjouir qu'un auteur classique bascule à nouveau dans la polémique et que "Candide" reparaisse illustré par Wolinski (éd.Chêne) ? 1994 ne verra sans doute pas se renouveler les empoignades du siècle passé. Un équilibre semble pouvoir s'établir entre l'assagissement scolaire et la vigilance militante, entre le patrimoine et l'actualité.

(...)

"Il faut cultiver notre jardin", édictait Candide. Voltaire suit le précepte, au propre et au figuré. Aux Délices puis à Ferney, il se sent enfin chez lui, il plante, construit, aménage, fait venir des meubles. Pour lui comme pour ses hôtes, il aime ce luxe qu'il a chanté quelques décennies plus tôt dans "Le Mondain". Parallèlement à la biographie de la Voltaire Foundation, on peut feuilleter le recueil d'études, magnifiquement illustré, publié chez Skira par les autorités locales de Genève et de Ferney, désormais nommé Ferney-Voltaire. Les travaux et les jours du philosophe y deviennent sensibles à travers peintures, cartes et plans, à travers dessins et silhouettes découpées des Genevois fréquentés : les Cramer imprimeurs, la tribu des Tronchin, banquier, médecin et magistrat, Jean Hubert surtout qui ne s'est pas lassé de croquer son illustre voisin à l'huile, au lavis, à la plume, à l'eau-forte, en silhouette; Catherine qui adorait les philosophes français de loin commanda à Jean Huber un cycle de toiles qui sont conservées encore à Saint-Petersbourg et qui constitue une véritable "Voltairiade", sur le modèle de "La Henriade" à la gloire de Henri IV : le philosophe y est saisi dans sa vie quotidienne, jouant aux échecs et faisant du théâtre, enfilant son caleçon ou accueillant ses visiteurs.

Avec le tome IV de "Voltaire et son temps", on est arrivé à la lutte contre l'infâme, non pas la religion chrétienne, comme on a parfois voulu le croire, ni m'ême l'Eglise, mais ce qu'il y a d'intolérant dans l'une, de coercitif dans l'autre. L'Infâme, c'est la Saint-Barthelemy et l'Inquistion, c'est-à-dire toutes les Saint-Barthelemy qui font couler le sang au nom de Dieu ou de valeurs diverses, tous les appareils inquisitoriaux qui nient l'individu et broient les consciences. Une série d'affaires révèlent Voltaire à lui-même, et à une opinion bien plus large que celle de ses premiers lecteurs. Il sait que dans le Midi la répression antiprotestante continue à tuer, que des pasteurs montent à l'échafaud, que des fidèles sont envoyés aux galères. Mais il se méfie de l'exaltation huguenote autant que des excès catholiques. Il faut le procès et la mort de Jean Calas pour que le scandale devienne une cause personnelle. Un soir d'octobre 1761, on découvre le corps de Marc-Antoine Calas dans une boutique de Toulouse. Sous la pression de l'opinion, le père est accusé d'avoir tué son fils pour l'empêcher de se convertir au catholicisme, il est arrêté, condamné à la roue et finalement exécuté. Les informations affluent à Genève où s'est réfugié le plus jeune fils Calas. Voltaire invite ce dernier à Ferney, fait secrètement venir la veuve à Paris, puis, convaincu du suicide de Marc-Antoine, il lance les "Pièces originales concernant la mort des sieurs Calas et le jugement rendu à Toulouse."

Le fait divers est devenu l'affaire Calas. Le patriarche multiplie les démarches et les écrits jusqu'à la révision du procès et la réhabilitation de Jean Calas en mars 1765. Entre-temps, il a pris fait et cause pour Pierre Paul Sirven, protestant de Castres, accusé de la mort de sa fille Catherine ; Sirven, lui, a eu la chance d'échapper à la justice et de se réfugier à Genève ; il est condamné par contumace et exécuté en effigie. Durant l'été 1765, c'est un jeune libertin qui est arrêté pour profanation d'un crucifix dans la dévôte cité d'Abbeville. Nul cadavre de victime en cette affaire qui mène pourtant le chevalier de La Barre à l'échafaud. Voltaire a besoin de sa fortune, de son prestige, de tout son talent rhétorique pour lutter contre l'institution des parlements d'Ancien Régime, devenus bastions d'un traditionalisme bien décidé à faire des exemples et à freiner l'avance des idées nouvelles. René Pomeau, comme Rémy Bijaoui, lui-même homme de barreau et auteur de "Voltaire avocat", montre chez le fils du notaire Arouet un goût de la procédure et de la chicane. Installé à Ferney, Voltaire n'a cessé de plaider pour lui ou pour les paysans. Avec les affaires Calas, Sirven, La Barre et de bien d'autres qui retiennent son attention, il met ce savoir-faire au service des grandes causes. Il devient l'apôtre de la tolérance, un de ceux grâce auxquels sont abolies à la veille de la Révolution la torture et la législation répressive contre les protestants. (...)

Michel Delon

 

 


HAUT

 

© Magazine littéraire


40, rue des Saints Pères 75 007 Paris - France
TEL. (33) 01 45 44 14 51 | FAX (33) 01 45 48 86 36 |
E.MAIL