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Le
bicentenaire de la mort de Voltaire en 1978 avait
été compassé : il mêlait
dans la commémoration Rousseau et Voltaire,
mais estimait confusément
l'écologisme de Jean-Jacques plus conforme
que l'esprit de Voltaire à l'air encore
soixante-huitard du temps. Les intégristes
de tout poil, les extrémistes de toute
obédience se sont chargés de rendre
au tricentenaire de sa naissance son lustre et sa
nécessité. Dans de récentes
manifestations, on a vu des pancartes : "Au secours
Voltaire !" Faut-il donc se réjouir qu'un
auteur classique bascule à nouveau dans la
polémique et que "Candide" reparaisse
illustré par Wolinski
(éd.Chêne) ? 1994 ne verra sans doute
pas se renouveler les empoignades du siècle
passé. Un équilibre semble pouvoir
s'établir entre l'assagissement scolaire et
la vigilance militante, entre le patrimoine et
l'actualité.
(...)
"Il faut cultiver notre jardin", édictait
Candide. Voltaire suit le précepte, au
propre et au figuré. Aux Délices puis
à Ferney, il se sent enfin chez lui, il
plante, construit, aménage, fait venir des
meubles. Pour lui comme pour ses hôtes, il
aime ce luxe qu'il a chanté quelques
décennies plus tôt dans "Le Mondain".
Parallèlement à la biographie de la
Voltaire Foundation, on peut feuilleter le recueil
d'études, magnifiquement illustré,
publié chez Skira par les autorités
locales de Genève et de Ferney,
désormais nommé Ferney-Voltaire. Les
travaux et les jours du philosophe y deviennent
sensibles à travers peintures, cartes et
plans, à travers dessins et silhouettes
découpées des Genevois
fréquentés : les Cramer imprimeurs,
la tribu des Tronchin, banquier, médecin et
magistrat, Jean Hubert surtout qui ne s'est pas
lassé de croquer son illustre voisin
à l'huile, au lavis, à la plume,
à l'eau-forte, en silhouette; Catherine qui
adorait les philosophes français de loin
commanda à Jean Huber un cycle de toiles qui
sont conservées encore à
Saint-Petersbourg et qui constitue une
véritable "Voltairiade", sur le
modèle de "La Henriade" à la gloire
de Henri IV : le philosophe y est saisi dans sa vie
quotidienne, jouant aux échecs et faisant du
théâtre, enfilant son caleçon
ou accueillant ses visiteurs.
Avec le tome IV de "Voltaire et son temps", on
est arrivé à la lutte contre
l'infâme, non pas la religion
chrétienne, comme on a parfois voulu le
croire, ni m'ême l'Eglise, mais ce qu'il y a
d'intolérant dans l'une, de coercitif dans
l'autre. L'Infâme, c'est la Saint-Barthelemy
et l'Inquistion, c'est-à-dire toutes les
Saint-Barthelemy qui font couler le sang au nom de
Dieu ou de valeurs diverses, tous les appareils
inquisitoriaux qui nient l'individu et broient les
consciences. Une série d'affaires
révèlent Voltaire à
lui-même, et à une opinion bien plus
large que celle de ses premiers lecteurs. Il sait
que dans le Midi la répression
antiprotestante continue à tuer, que des
pasteurs montent à l'échafaud, que
des fidèles sont envoyés aux
galères. Mais il se méfie de
l'exaltation huguenote autant que des excès
catholiques. Il faut le procès et la mort de
Jean Calas pour que le scandale devienne une cause
personnelle. Un soir d'octobre 1761, on
découvre le corps de Marc-Antoine Calas dans
une boutique de Toulouse. Sous la pression de
l'opinion, le père est accusé d'avoir
tué son fils pour l'empêcher de se
convertir au catholicisme, il est
arrêté, condamné à la
roue et finalement exécuté. Les
informations affluent à Genève
où s'est réfugié le plus jeune
fils Calas. Voltaire invite ce dernier à
Ferney, fait secrètement venir la veuve
à Paris, puis, convaincu du suicide de
Marc-Antoine, il lance les "Pièces
originales concernant la mort des sieurs Calas et
le jugement rendu à Toulouse."
Le fait divers est devenu l'affaire Calas. Le
patriarche multiplie les démarches et les
écrits jusqu'à la révision du
procès et la réhabilitation de Jean
Calas en mars 1765. Entre-temps, il a pris fait et
cause pour Pierre Paul Sirven, protestant de
Castres, accusé de la mort de sa fille
Catherine ; Sirven, lui, a eu la chance
d'échapper à la justice et de se
réfugier à Genève ; il est
condamné par contumace et
exécuté en effigie. Durant
l'été 1765, c'est un jeune libertin
qui est arrêté pour profanation d'un
crucifix dans la dévôte cité
d'Abbeville. Nul cadavre de victime en cette
affaire qui mène pourtant le chevalier de La
Barre à l'échafaud. Voltaire a besoin
de sa fortune, de son prestige, de tout son talent
rhétorique pour lutter contre l'institution
des parlements d'Ancien Régime, devenus
bastions d'un traditionalisme bien
décidé à faire des exemples et
à freiner l'avance des idées
nouvelles. René Pomeau, comme Rémy
Bijaoui, lui-même homme de barreau et auteur
de "Voltaire avocat", montre chez le fils du
notaire Arouet un goût de la procédure
et de la chicane. Installé à Ferney,
Voltaire n'a cessé de plaider pour lui ou
pour les paysans. Avec les affaires Calas, Sirven,
La Barre et de bien d'autres qui retiennent son
attention, il met ce savoir-faire au service des
grandes causes. Il devient l'apôtre de la
tolérance, un de ceux grâce auxquels
sont abolies à la veille de la
Révolution la torture et la
législation répressive contre les
protestants. (...)
Michel Delon
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