NATURALISME

En 1880 paraissaient Les Soirées de Médan, suite d'histoires guerrières, cruelles et sans gloire. Cinq écrivains, groupés autour de Zola, avaient collaboré au recueil, affirmant ainsi leur adhésion au "naturalisme".

Cet événement littéraire semble bien oublié. Et si, par sa force naïve, l'œuvre du maître touche encore un large public, qui va lire, aujourd'hui, les romans de ses fidèles, Céard, Hennique, Alexis, ou même des Goncourt, ses ombrageux devanciers?

Étranglée dans son carcan doctrinal, enfermée dans l'obsession de certains thèmes, énervée par l'abus de grosses épices, déchirée, enfin, entre ses exigences "documentaires" et ses préoccupations malgré tout "artistiques", l'"école naturaliste" a péri; mais elle aura marqué un tournant, permis à quelques tempéraments de s'affirmer et laissé un copieux héritage; une postérité dispersée se le partage, non sans ingratitude.

1. Approximations

Qu'est-ce que le "naturalisme"?

L'"école naturaliste", baptisée, croit-on, le 16 avril 1877, au restaurant Trapp, lors d'un dîner réunissant Flaubert, Edmond de Goncourt, Zola et le futur "groupe de Médan", introduit dans l'histoire littéraire une épithète empruntée aux langages des sciences, de la philosophie, de la critique d'art.

Dès le XVIIe siècle, l'Académie des beaux-arts appelait "naturaliste" l'"opinion" qui "estime nécessaire l'imitation de la nature en toutes choses". Le terme a surtout été appliqué à la peinture: selon Baudelaire, Ingres est "le représentant le plus illustre de l'école naturaliste dans le dessin".

En philosophie, le naturalisme est le "système de ceux qui attribuent tout à la nature comme premier principe" (Littré), des épicuriens aux positivistes, en passant par Gassendi et par les encyclopédistes.

Le mot prend enfin, chez certains critiques, un sens analogique: il désigne l'effort de l'écrivain pour "essayer sur les faits sociaux ce que le naturaliste essaie sur les faits zoologiques" (Préface de La Légende des siècles, 1859); Baudelaire, en 1848, appelle Balzac "un savant..., un observateur..., un naturaliste..."

Le naturalisme de Zola sera, tout à la fois, une esthétique de fidélité intransigeante au réel, une illustration littéraire de la philosophie positiviste, une transposition, dans le roman, des méthodes de l'histoire naturelle.

2. Vers le naturalisme

L'art réaliste

Un certain souci de franchise, parfois très crue, dans la peinture des choses et des êtres est aussi ancien que la littérature, mais il faut surtout rappeler qu'à travers les âges divers écrivains (Pétrone, Sorel, Restif) ont exploré la société jusque dans ses bas-fonds, en ont rapporté des observations précises: ce sont les pionniers du "roman documentaire".

La passion des enquêtes sociales se répand au XIXe siècle: ainsi chez Balzac, Eugène Sue, les dessinateurs Daumier ou Henri Monnier.

Après 1850, la doctrine réaliste des romanciers Champfleury et Louis Duranty annonce plusieurs points du programme naturaliste: réaction d'"esprits masculins" contre les "rêveurs à nacelles", le réalisme hait les enjolivures; récusant l'individualisme de René, il envisage le "côté social de l'homme" (Duranty); il proscrit l'historique et veut l'étude de notre époque; plutôt démocrates, les deux romanciers peignent volontiers les petites gens; si Champfleury veut juste montrer les choses comme elles sont, Duranty, plus théoricien, assigne à l'art "un but philosophique, utile, non divertissant".

Le réalisme, qui n'a d'ailleurs pas laissé de grand roman, fut surtout, selon Champfleury lui-même, une étiquette, un "mot de transition"; après s'être voué à "l'étude patiente des humbles de ce monde" (Zola), le modeste romancier cède la place à l'ambitieux naturalisme, laissant Duranty saluer la nouvelle école.

Par un beau paradoxe, c'est Flaubert, individualiste enragé, romantique mal repenti, allergique à ses contemporains, qui deviendra, aux yeux du public, le plus prestigieux héraut du réalisme avant de passer pour le père du naturalisme. Stimulé par le scandale, le succès de Madame Bovary , récit faussement impassible d'une vie étouffée par la mesquinerie ambiante, fera oublier l'horreur de l'auteur pour "l'ignoble réalité".

"Il faudra bien reconnaître un jour [...] que Germinie Lacerteux est le livre type qui a servi de modèle à tout ce qui a été fabriqué depuis nous, sous le titre de réalisme, naturalisme, etc.", aurait dit Jules de Goncourt, quelques mois avant sa mort, selon son frère Edmond (Préface de Chérie, 1884). Très éloignés de Champfleury ou de Duranty par leur maniérisme "artiste", les Goncourt vont cependant plus loin dans le réalisme: leur vocation d'historiens du présent, leur culte du "document", leurs études sur "le vrai, le vif, le saignant", leur souci de peindre "les basses classes" (prolétaires, voyous, et non plus seulement, comme Champfleury, les bohèmes ou les petits-bourgeois), leur attirance, enfin, pour les cas pathologiques (Germinie Lacerteux, 1865) en font les précurseurs directs de Zola.

La philosophie naturaliste

Selon Diderot, les "naturalistes" sont ceux "qui ont pour métier de bien observer la nature et pour religion unique celle de la nature": il ne pouvait mieux définir sa propre démarche; désireux, comme tous les "philosophes", d'expliquer la nature et l'homme en raisonnant sur les données de l'expérience, refusant le surnaturel, il en vient à une sorte de matérialisme panthéiste.

Sainte-Beuve, en 1839, définit la philosophie du XVIIIe siècle par "le matérialisme ou le panthéisme, ou encore le naturalisme, comme on voudra l'appeler".

La tradition des philosophes, maintenue par les idéologues (Cabanis, Destutt de Tracy), reste forte au XIXe siècle: Saint-Simon, persuadé comme les encyclopédistes que la richesse apporte paix et progrès, annonce le règne de l'industriel et du savant; son élève Auguste Comte (1798-1857) crée la "sociologie": aux vieux âges théologique et métaphysique a succédé l'ère "positiviste".

La pensée de Diderot, selon Barbey d'Aurevilly: "L'élargissement de Dieu jusqu'à ce qu'il en crève", se répand sous le second Empire; Renan et Berthelot développent le rêve d'une humanité régénérée par la science: le docteur Pascal incarnera, pour Zola, la grande espérance scientiste.

C'est encore la "philosophie" du XVIIIe siècle, "un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain", qui nourrit les réflexions de Taine; héritier de Condillac, il prétend apporter à l'analyse psychologique la rigueur du chimiste; l'Histoire de la littérature anglaise (1863) inaugure une critique résolument déterministe. Zola admirera l'ouvrage, et la fameuse phrase de la Préface (1864): "Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre" deviendra l'épigraphe de Thérèse Raquin.

Vers 1870, quand s'élaborent Les Rougon-Macquart , la pensée "naturaliste" triomphe; mais, depuis le XVIIIe siècle, elle s'est alourdie, l'esprit de système a remplacé la liberté; l'optimisme a tourné à l'utopie.

L'histoire naturelle et la médecine expérimentale

Comme la philosophie des Lumières, le déterminisme du XIXe siècle veut fonder ses hypothèses sur les progrès des sciences expérimentales: au lieu de la physique newtonienne, on invoque désormais Darwin et les biologistes.

Balzac, déjà, partant d'une "comparaison entre l'humanité et l'animalité", transposait, dans La Comédie humaine, la théorie de l'unité organique de tous les êtres, avancée par Geoffroy Saint-Hilaire: si la variété des milieux a, peu à peu, différencié les espèces animales, "la société fait de l'homme, suivant les milieux où son action se déploie, autant d'hommes différents qu'il y a de variétés en zoologie"; il existe donc "des espèces sociales comme il y a des espèces zoologiques" (Avant-propos, 1842).

Le romancier, qui fait de Paris une jungle où les grands fauves dépècent les animaux plus faibles, écrit, par ailleurs, des "physiologies" (Du mariage , 1829, Du rentier ), véritables chapitres de zoologie humaine, d'un pédantisme drolatique.

Zola se réclamera souvent de Balzac; lorsqu'il compose son Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire il est, lui, tout pénétré des théories de Darwin, alors très populaires (De l'origine des espèces, 1859).

Mais Zola croit trouver, vers 1868, une théorie complète de l'hérédité dans l'ouvrage énorme et présomptueux du docteur Lucas: le Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle (1850), qui lui inspire l'idée de l'"arbre" des Rougon-Macquart.

Pour la méthode, il la définira d'après l'Introduction à la médecine expérimentale , que lui prêtera, en 1880, son ami Céard. "Je compte sur tous les points me retrancher derrière Claude Bernard, déclare modestement Zola. Le plus souvent, il me suffira de remplacer le mot médecin par le mot romancier..." (Le Roman expérimental, 1880): après de patientes observations, le romancier confrontera chaque personnage à une série d'"expériences" permettant de vérifier des "hypothèses".

Schopenhauer

Plus diffuse, l'influence de Schopenhauer (1788-1860) ne marque pas moins les naturalistes; sans trop approfondir les idées du Monde comme volonté et comme représentation , les amis de Zola y chercheront un désespoir ironique, de la "poésie noire"; alimenté par le déterminisme à la mode, un tel pessimisme risquait, en fait, de compromettre une foi un peu hâtive dans les miracles de la science; s'il n'altère pas la robuste confiance de Zola, il contribue à ébranler des esprits plus inquiets: dans Auprès d'un mort (1883), Maupassant fait entendre "l'inoubliable rire" du maître allemand.

3. Le naturalisme militant

Zola

Divers essais critiques (Mes Haines, 1866), conférences (Une définition du roman, 1866), recueils d'articles (Le Roman expérimental, 1880), préfaces fixent les buts du père des Rougon-Macquart: le romantisme, qui jouait, comme les enfants, à "peindre des rêves" est démodé; "les hommes ont charge de peindre des réalités", d'élargir "l'enquête humaine sur laquelle seront fondées les lois de demain"; il faut découvrir, sans fausse honte, les plaies sociales et, armé de la méthode expérimentale, en chercher les causes. Zola se veut serein comme le "docteur Pascal", mais ses œuvres dénoncent le bonapartisme, le cléricalisme, l'affairisme bourgeois; il souhaite, lui aussi, cette République des Savants dont rêve alors Marcelin Berthelot: "La République sera naturaliste ou elle ne sera pas" (La République et la littérature, 1879).

Les Soirées de Médan

Zola, célèbre depuis L'Assommoir (1877), en possession d'une "doctrine", s'impose par son énorme labeur et sa puissance créatrice. Il reçoit, à Paris d'abord, puis à Médan, un groupe de jeunes écrivains épris de franchise et de "modernité", assombris par les "années terribles", las de l'"ordre moral", des chimères romantiques, des romans lénifiants d'Octave Feuillet: Paul Alexis, aixois comme Zola, Léon Hennique et, tous trois fonctionnaires, Henry Céard, Joris-Karl Huysmans et Guy de Maupassant. Zola et ses amis décident, pendant l'été de 1879, de composer chacun une histoire; on choisit un cadre commun: la guerre de 1870. Zola écrivit L'Attaque du moulin, Maupassant Boule de suif , amer petit chef-d'œuvre; récit vécu, Sac au dos (Huysmans) raconte les tribulations d'un mobile torturé par la dysenterie; La Saignée (Céard) décrit une boucherie inutile; des soldats égorgent des filles: c'est L'Affaire du Grand 7 (Hennique); dans Après la bataille, Alexis transpose l'histoire de la matrone d'Éphèse.

Les forces en présence

Les hôtes de Médan rivalisent dès lors de zèle naturaliste. Maupassant publie d'innombrables contes et nouvelles; Céard intitule ironiquement Une belle journée (1884) un roman où rien n'arrive; Huysmans offre, dans En ménage (1881) et dans À vau-l'eau (1882), une vision écœurée mais pittoresque des mille petites misères de la vie; avec L'Accident de Monsieur Hébert (1884), récit d'un pitoyable adultère, Hennique révèle, selon Zola, "un sens très curieux de la bêtise humaine"; Alexis, enfin, s'attelle, en bon élève, à quelques rédactions naturalistes (La Fin de Lucie Pellegrin , 1880; Un collage , 1883).

Il faut défendre le groupe contre ses nombreux adversaires, traditionalistes (le vieil Armand de Pontmartin), catholiques (Barbey d'Aurevilly), universitaires (Ferdinand Brunetière), champions du sens commun (le "bonhomme" Francisque Sarcey), qui ne ménagent ni les arguments (Brunetière démonte la théorie du roman expérimental), ni les injures: "M. Zola se vautre dans le ruisseau et il le salit" (Barbey). Zola et ses amis comptent leurs alliés (Zola: Les Romanciers naturalistes, 1881).

Certains aînés expriment une sympathie réservée. Flaubert a guidé les débuts de Maupassant; le groupe lui voue un respect filial; mais, s'il accorde à Zola "un fier talent", le vieux solitaire voit dans le "naturalisme un mot vide de sens" (Lettre à Maupassant, Noël 1876). Éprouvé par la mort de son frère (1870), Edmond de Goncourt sort, en 1877, d'un long silence, avec La Fille Élisa , histoire d'une prostituée qui tue son amant et se fait condamner à la "réclusion silencieuse"; ce roman, très "naturaliste", se présente comme une enquête et un plaidoyer; mais, par la suite, l'auteur, sans perdre le souci du "document humain", marque ses distances avec l'"école de Médan".

Contemporain de Zola, Alphonse Daudet (1840-1897) est-il naturaliste? Il n'admet, lui, "aucun enrôlement"; attentif à la réalité, il préserve les droits de la fantaisie: "Toujours entre ciel et terre, sauterelle d'Afrique" (Notes sur la vie ). Il abandonne néanmoins, vers 1875, ses aimables récits provençaux pour de gros romans parisiens, où évoluent politiciens (Le Nabab ), parias (Jack ) et courtisanes (Sapho ); soucieux d'écrire "d'après nature", il noircit, au jour le jour, ses "petits cahiers". Resté, malgré tout, "marchand de bonheur", il atténue les réalités pénibles par une sorte de sourire attendri. Le cruel Mirbeau situe son talent "entre les violences de l'école naturaliste et les fadeurs de l'école de M. Octave Feuillet" (Grimaces, 1883).

Il fallait plus d'épices à l'"enragé"; empêché, par d'éphémères fonctions de sous-préfet, de collaborer aux Soirées de Médan, Mirbeau (1850-1917) donnera, dans Le Calvaire (1886), une réplique énergique de Sapho, avant de se déchaîner contre les prêtres dans L'Abbé Jules et Sébastien Roch .

De nouveaux venus se rallieront au maître de Médan: Lucien Descaves, peintre des humbles, puis des troupiers (Une vieille rate, 1883, Les Misères du sabre, 1887), Gustave Guiches, Paul Margueritte, Paul Bonnetain auteur du scandaleux Charlot s'amuse (1885).

Le théâtre naturaliste

Zola, critique de théâtre au Bien public (1876), puis au Voltaire , voulait livrer sur la scène des combats décisifs. Mais ses premières tentatives sont aussi peu encourageantes que celle des Goncourt (Henriette Maréchal, 1865). Déçu, il retourne aux Rougon, laissant néanmoins représenter L'Assommoir (1879). L'adaptation fit recette, et l'on se mit alors à transposer au théâtre la plupart des romans naturalistes (Nana, Jack, 1881; Germinal, Germinie Lacerteux, 1888).

Pour reproduire la suite de descriptions et de récits dont se compose un roman zoliste, ces adaptations font, en général, alterner les tableaux "nature" (l'hôtel garni, le lavoir de L'Assommoir ) et les "crises" grand-guignolesques (la chute de Coupeau, le "delirium tremens"); incapables, cependant, de retrouver la progression romanesque, elles se réduisent à des mélodrames; leur succès passager tint, en fait, à des curiosités de mise en scène et surtout, après 1887, au génie d'Antoine.

Le Théâtre-Libre (1887-1896) surprit par le pittoresque et la minutie des tableaux, le maintien familier des acteurs, leur diction dénuée d'emphase; son illusionnisme myope ignorait les lois de l'optique théâtrale, mais, engourdi depuis Les Burgraves, le public se réveilla.

Antoine eut, avant tout, le mérite de jouer des auteurs étrangers, Hauptmann, Ibsen, Strindberg. Car, en France, le théâtre naturaliste trouva bien un théoricien (Zola: Le Naturalisme au théâtre, 1881), mais point de grand dramaturge. Ni les "trois pièces sifflées" de Zola, ni son Messidor, 1898 (fort peu naturalistes, d'ailleurs), ni les mornes fantaisies de Hennique (Pierrot sceptique, 1881), ni les "comédies rosses" de leurs émules n'ont su échapper à l'oubli.

Et l'on ne peut ranger parmi les naturalistes Henri Becque (1837-1899), un des seuls hommes de théâtre du siècle finissant; proche du zolisme par son âpreté, Becque dénonce, dans Les Corbeaux (1882), les affairistes prêts à la curée, puis, dans La Parisienne (1885), la routine de l'adultère bourgeois; mais, visant au dépouillement, il trouve les "tranches de vie" peu ragoûtantes et se moque de l'hérédité. Quant à Mirbeau, il déploiera sa vigueur habituelle dans Les affaires sont les affaires (1903); mais se rappellera-t-il, alors, sa dette envers l'école de Médan?

Le naturalisme conquérant

L'influence de Zola franchit les frontières. En Belgique, le naturalisme trouve, sans tarder, ses revues (L'Actualité, L'Artiste, qui publie, dès 1877, un article de Huysmans) et le concours de vigoureux talents (Camille Lemonnier, Un mâle, 1881; Georges Eeckhoud, Kermesses, 1885); les premiers recueils de Verhaeren (Les Flamandes ) en sont imprégnés; il devait se marier aux traditions de l'art flamand: qu'on songe à la noce de Gervaise, arrêtée devant la Kermesse de Rubens!

Les Pays-Bas sont touchés; en Allemagne, Bolsche prône La Poésie fondée sur les sciences naturelles (1887); le naturalisme s'affirme au théâtre avec le puissant Hauptmann (1862-1946), auteur des Tisserands. La vague atteint la Scandinavie; les thèmes naturalistes inspirent, en Norvège, le romancier Hamsun (La Faim , 1888), le dramaturge Ibsen, qui tire, dans Les Revenants, un parti saisissant de l'"hérédité"; ils nourrissent le génie tourmenté du Suédois Strindberg; mais le "réalisme irréel" (Cocteau) des drames nordiques dépasse le naturalisme.

Zola n'est pas sans influencer certains écrivains anglais, Charles Reade, qui adapte L'Assommoir dans Drink (1877), ou Georges Gissing (Workers in the Dawn, 1880). Le "vérisme" italien, illustré par le Sicilien Verga, auteur de l'âpre Malavoglia (1881), est né spontanément et ne s'est guère donné d'armature doctrinale, mais le naturalisme français a sans doute hâté son éclosion. En Espagne, Emilia Pardo Bazan (1852-1901) teinte son naturalisme de lyrisme féministe (Voyage de noces, 1881). Le courant gagne l'Amérique latine, l'Argentine, le Pérou, le Mexique (Gamboa: D'après nature, scènes contemporaines, 1889).

Moins perméable, la Russie retrouve, à sa manière, les hantises naturalistes: mesquineries de la vie bourgeoise, sentiment de déclin (Anton Tchekhov), misère des bas-fonds (Maxime Gorki).

Au Japon, Maupassant influença Kunikida Doppo (1871-1908). Qu'il évoque sa famille, ses amours (Futen, Le Matelas, 1907) ou la réalité sociale (L'Instituteur de village, 1909), Tagama Katai (1872-1930) incarne la hardiesse naturaliste.

Climat naturaliste

La doctrine zoliste ne fut peut-être jamais qu'une machinerie littéraire, un tremplin pour l'imagination du romancier. "Il est indifférent que le fait générateur soit reconnu comme absolument vrai, écrit Zola au travail... Mais lorsque ce fait sera posé, lorsque je l'aurai accepté comme un axiome, en déduire mathématiquement tout le volume" (Notes intimes , 1868).

Singulier aveu d'un "scientiste". Aucun disciple, en tout cas, ne croit vraiment au "roman expérimental": Céard, alarmé par le zèle du "maître", regrette de lui avoir prêté l'Introduction de Claude Bernard. Laissant Zola dégager les "lois" de l'hérédité, ses amis en restent au "roman documentaire" des Goncourt.

Plus qu'une ambition scientifique, c'est une certaine façon de voir et de peindre qui réunit, pour un temps, les naturalistes.

Qu'ils espèrent, comme Zola, changer le monde ou cèdent, tel Maupassant, au nihilisme, tous, sourdement révoltés, pleins de "dure pitié", dénoncent, au terme d'une enquête minutieuse, le mal omniprésent, qu'il s'agisse des malédictions biologiques telles la férocité de l'instinct (La Bête humaine), la déchéance physique, les "maladies nerveuses" (Germinie Lacerteux) ou les calamités sociales; ainsi sont décrites en particulier: la condition ouvrière marquée par la misère (L'Assommoir); les drames du travail (Germinal; Lemonnier: Happe-chair ); l'exploitation des enfants (Daudet: Jack); l'alcoolisme (L'Assommoir); la prostitution (Huysmans: Marthe; Edmond de Goncourt: La Fille Élisa; Zola: Nana); l'arrivisme corrompu (Zola: La Curée, L'Argent); la guerre (Les Soirées de Médan; Zola: La Débâcle; Lemonnier: Sedan); les méfaits de la religion, notamment les intrigues des prêtres (Zola: La Conquête de Plassans; Mirbeau: Sébastien Roch); le rigorisme cruel (Zola: La Faute de l'Abbé Mouret); les névroses mystiques (les Goncourt: Madame Gervaisais); le mal inhérent à l'existence, certitude de la mort, absurdité cruelle du hasard (Maupassant: La Ficelle, Le Port); médiocrité nauséeuse de la vie (Huysmans: À vau-l'eau; Céard: Une belle journée).

Seuls Zola et Daudet semblent à l'abri du désespoir, sauvés, l'un par sa vitalité, l'autre par son indulgence et quelques pirouettes. Mais les plus désabusés ne sont pas les moins prompts à chanter les joies charnelles, les plaisirs fugitifs. La gourmandise prend toutes les formes, des ripailles de Zola à la dégustation des Goncourt. L'esthétisme sensuel des naturalistes refuse (mis à part le "dix-huitiémisme" et la "japonaiserie" des Goncourt) l'évasion dans le passé ou l'exotisme, mais veut extraire la beauté du monde familier et contemporain: "C'est très beau une gare [...]. Elles sont tragiques et charmantes, nos rues, elles doivent suffire à un poète" (Zola: Lettre à Paul Bourget, 1888); ils ont suivi l'exemple des peintres qu'ils aimaient, laissé des Monet (le couchant sur Paris dans La Curée), des Renoir (Maupassant: Une partie de campagne), annoncé Utrillo (Huysmans: Croquis parisiens).

Pour ne point fausser la réalité, ils évitent les sujets nobles, les milieux choisis, les personnages d'exception; et si Zola, génie épique, laisse reconnaître, sous l'envahissement descriptif, le cheminement du récit traditionnel, jalonné de grands moments, clos sur un dénouement exemplaire, Sac au dos s'achève sur le bonheur de mettre "culotte bas à l'aise"; dans En rade, À vau-l'eau ..., Huysmans laisse dériver les personnages; les Goncourt inaugurent une technique pointilliste; Maupassant rêve d'agencer ses œuvres "d'une manière si adroite, si dissimulée et d'apparence si simple qu'il soit impossible [...] d'en indiquer le plan, de découvrir ses intentions" (Préface de Pierre et Jean).

Il existe, enfin, une "écriture" naturaliste ou, selon Roland Barthes, une "sous-écriture" "dérivée de Flaubert". La diversité des styles (charnu chez Zola, torturé chez Huysmans, papillotant chez les Goncourt) n'empêche qu'on retrouve, partout, "un combinat des signes formels de la littérature (passé simple, style indirect, rythme écrit) et des signes non moins formels du réalisme (pièces rapportées du langage populaire, mots forts, dialectaux, etc.)", qui ne va pas sans artifice.

L'éclatement

Pas plus que la doctrine, ces affinités ne devaient maintenir la cohésion du groupe. Soucieux de rester novateur, Edmond de Goncourt publie, en 1879, Les Frères Zemganno, "tentative dans une réalité poétique". Las de la "canaille", il veut renouveler le roman "documentaire" en peignant "ce qui est élevé, ce qui est joli, ce qui sent bon": les classes riches, méconnues, selon lui, par Zola; ses derniers romans (La Faustin, Chérie) explorent des âmes "civilisées".

Maupassant retrouve, lui, par-delà le naturalisme, le "naturel" classique. Le "réaliste de talent" est pour lui un "illusionniste": au lieu de reproduire la vie dans son désordre, de "tout dire", il sait choisir les vérités "constantes" et suivre "la logique ordinaire des faits" pour donner une vision "plus probante que la réalité même" (Préface de Pierre et Jean , 1888).

À partir de 1885, ses romans aux cadres élégants (Montoriol, 1887), sa hantise, d'autre part, du mystère et de la folie (Le Horla) l'éloignent encore de l'orthodoxie zoliste.

Le naturalisme exacerbé de Huysmans laissait prévoir une brusque échappée hors d'un monde où "seul le pire arrive". Le héros de À rebours (1884) s'adonne, pour oublier ses contemporains, à un "savant dérèglement de tous les sens". Dans Là-bas (1891), l'écrivain Durtal s'initie à la magie noire, avant de trouver la voie du salut (En route, 1895). Tout en gardant "la véracité du document, la précision du détail, la langue étoffée et nerveuse du réalisme", tout en suivant "la grande voie si profondément tracée par Zola", Huysmans veut désormais "tracer en l'air un chemin parallèle", créer un "naturalisme spiritualiste" (Là-bas ).

Mirbeau s'évade dans l'exotisme vénéneux et la frénésie sadique (Le Jardin des supplices, 1898). Hennique se perd dans le spiritisme (Un caractère, 1889). Céard, choqué par le scientisme du maître, abjure la doctrine, avant que l'affaire Dreyfus ne consomme la rupture.

En 1887, quand paraît La Terre, roman paysan un peu brutal, cinq jeunes zolistes (Bonnetain, Descaves, Guiches, Paul Margueritte, Rosny aîné) publient un bruyant manifeste: au nom de leur "suprême respect pour l'art", ils renient le maître "dont la charrue s'embourbe dans l'ordure", dénoncent son "ignorance médicale et scientifique", répudient les "bonshommes de rhétorique zoliste" jetés "dans des milieux aperçus au hasard des portières d'express".

Zola, dès lors, semble isolé, malgré la fidélité d'Alexis. En 1891, le journaliste Jules Huret se livre, auprès de nombreux hommes de lettres, à une grande enquête pour savoir ce qui reste du naturalisme. Si Alexis s'empresse de télégraphier: "Naturalisme pas mort", les réponses de ses anciens compagnons sont moins convaincues, celles des adversaires triomphantes: "psychologues", "dilettantes", "symbolistes" sonnent à l'envi le glas de l'"école de Médan".

Conscient d'avoir été gêné par une doctrine rigide, Zola entrevoit alors "une ouverture plus grande sur l'humanité", une sorte de "classicisme du naturalisme". Les Rougon-Macquart s'achèvent: Le Docteur Pascal (1893) apporte à l'ensemble une fière conclusion. Zola, par la suite, élargit son naturalisme au point de le transfigurer: les dernières œuvres révèlent des aspirations socialistes et débordent de ce lyrisme messianique qui jaillissait déjà dans Germinal. Souvent, d'ailleurs, le romantique impénitent avait trahi le "sociologue": déjà La Fortune des Rougon ouvrait l'"histoire d'une famille" sur la marche épique des derniers républicains, guidés par une vierge de Delacroix; bien des évocations animistes (la "Louison", le "Voreux") rappellent l'auteur des Misérables, dont Zola voulait conjurer l'influence.

4. L'héritage

La lourde machinerie zolienne s'était rapidement disloquée. Le climat "fin de siècle", les inquiétudes "décadentes", les raffinements "symbolistes", le sentiment de "l'inconnaissable" furent fatals à "l'école de Médan". Mais le naturalisme avait essaimé; on ne pouvait méconnaître ses apports (ainsi, le symboliste Rémy de Gourmont déclarant à Huret que "l'observation exacte" s'impose pour l'artiste et avouant: "Ce besoin d'exactitude, le naturalisme nous l'a mis dans le sang").

Aujourd'hui, le public lettré d'Occident, nourri de Proust, de Joyce, de Beckett, qui a vu l'écrivain éliminer le romancier, ses personnages et l'œuvre même pour ne plus s'attacher, finalement, qu'à l'acte d'écrire, peut trouver désuets le romancier zoliste professeur de socio-biologie et deus ex machina, ses "bonshommes", sa conception artisanale du chef-d'œuvre; il supporte mal, depuis Sartre, le fatalisme invoquant l'hérédité et le paternalisme petit-bourgeois. Pour la critique marxiste (Lukács), le naturalisme représente un "appauvrissement" du " grand réalisme " balzacien: à une vision de l'homme "total", il a substitué un "physiologisme grossier", à l'"unité dialectique du typique et de l'individuel", la "moyenne mécanique et statistique"; l'assimilation simpliste de la société et de l'organisme a remplacé l'intuition, elle aussi dialectique, des contradictions déchirant la bourgeoisie.

Il ne faut pourtant pas oublier que le naturalisme a contribué à tuer les héros, le récit romanesque, le style noble, et abordé des sujets propres à horrifier les lecteurs d'Octave Feuillet: la sexualité, la pathologie nerveuse, la lutte des classes.

Il a tracé divers chemins. On le reconnaît, plus humble, comme rétréci, dans le "populisme" d'André Thérive et d'Eugène Dabit. La foule, que Zola fit gronder, élève, chez Jules Romains, sa rumeur polyphonique. Après les Rougon, d'autres grands cycles, Les Forsyte , de John Galsworthy, Les Thibault de Roger Martin du Gard, Les Pasquier de Georges Duhamel, racontent, chacun, l'"histoire d'une famille". Certaines obsessions naturalistes (la mort, la déchéance, la guerre, la désolation urbaine) se transforment, dans l'expressionnisme allemand, en hallucinations fiévreuses. La verve de Céline charrie comme un torrent cet argot des faubourgs dont Huysmans et les Goncourt relevaient leurs premiers romans. En France, le réalisme socialiste (André Stil, Roger Garaudy) hérite, malgré lui, du naturalisme et renforce la rhétorique zolienne.

Mais quand disparaissent le scientisme, la recherche "artistique", quand le romancier s'efface, se bornant à l'"enregistrement" et au "montage", il reste le "document", la révélation sans complaisance de toutes les détresses, de toutes les violences: ainsi chez certains romanciers américains (Dos Passos, Steinbeck, Caldwell), espagnols (José Cela, Goytisolo), italiens (Silone, Levi, Vittorini), chez Bardem et dans le cinéma "néo-réaliste".

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